24 décembre 2025
Derrière ce nom évocateur – Césarodunum, littéralement “la colline de César” –, se cache la cité qui constituait l’un des pôles urbains majeurs de la Gaule en bord de Loire, mentionnée par Grégoire de Tours dès le VIe siècle. Sa fondation remonte probablement à la fin du Ier siècle avant J.-C., sous le règne d’Auguste, à l’emplacement stratégique d’un gué. Rapidement prospère, Caesarodunum comptait entre 10 000 et 20 000 habitants à son apogée, couvrait plus de 80 hectares et rayonnait grâce à ses monuments publics imposants.
Mais alors, où admirer – ou deviner – ces témoins de l’épopée gallo-romaine ?
Impossible de rater, à deux pas de la place Anatole-France et du musée des Beaux-Arts, un étrange mur émergeant dans une cour… Ce demi-cercle de gros blocs de tuffeau et de petits moellons n’est autre que la partie orientale, presque intacte, de l’amphithéâtre romain, construit au Ier siècle. Il s’agirait du plus grand monument de toute Césarodunum, un colosse de 156 mètres de long sur 134 mètres de large, rivalisant avec ceux d’Arles ou Nîmes par sa capacité (source : INRAP, fouilles 2013-2015).
Aujourd’hui, seuls 65 mètres de fondations sont visibles à l’air libre, intégrés dans un parking résidentiel. Le reste est enfoui mais perceptible dans l’urbanisme du quartier : l’alignement du boulevard Béranger, la sinuosité de la rue Meusnier épousent l’ellipse de l’amphithéâtre. Les amoureux d’archéologie pourront, avec un bon œil, deviner la structure monumentale dans le plan de la ville.
Si on longe la rue du Petit-Cupidon, un autre fragment de la Tours antique s’impose discrètement : un mur épais, de grosses pierres alternant avec des briques. Il s’agit d’un rare tronçon encore debout de l’enceinte construite autour du IVe siècle, pour protéger la cité face aux incursions barbares. Haute de près de 5 mètres à l’origine, longue de 950 mètres, elle englobait alors le centre religieux et administratif : la cathédrale (déjà!), la basilique et le quartier canonial actuel.
Avant d’abriter les chefs-d’œuvre de Delacroix ou Monet, le site du musée des Beaux-Arts a surtout hébergé, du Ier au IIIe siècle, un vaste ensemble thermal gallo-romain (env. 2 500 m²). Des fouilles successives (notamment en 2017-2019, INRAP) ont permis d’en exhumer des murs chauffants (hypocaustes), des salles voûtées et un bassin en marbre. Ces ruines sont aujourd’hui intégrées dans les sous-sols du musée : visibles uniquement lors de visites guidées exceptionnelles, elles fascinent par leur état de conservation et les mosaïques retrouvées (certaines exposées).
Peu de vestiges du forum – centre névralgique de la cité – sont visibles aujourd’hui. Mais son emplacement, sous la place Jean-Jaurès, est désormais bien identifié grâce à des fouilles préventives menées lors des travaux du tramway (2011, INRAP). Dalles, fragments de colonnes, bases de boutiques ont été exhumés : certains sont conservés et parfois exposés lors d’expositions temporaires au muséum d’Histoire naturelle, situé non loin de là.
Qui soupçonnerait, en passant devant la locomotive futuriste du Vinci, que sous le parvis sommeille un quartier résidentiel antique et ses mosaïques colorées ? C’est lors du chantier du palais des congrès, dans les années 1990, qu’ont été mises au jour plusieurs maisons gallo-romaines pourvues de sols décorés. Faute de pouvoir conserver ces merveilles sur place, certaines mosaïques ont été déposées ; une partie est conservée dans les réserves des musées de la ville (source : Ville de Tours).
Dans le Vieux-Tours, il n’est pas rare d’apercevoir, ici ou là, une pierre blanche gravée, un chapiteau recyclé ou une inscription latine insérée dans le bâti médiéval. Ce sont souvent des spolia, autrement dit des blocs récupérés sur les ruines antiques et remployés dans les églises, les caves ou les remparts successifs.
Cette “seconde vie” des pierres gallo-romaines illustre l’attachement des Tourangeaux à leur histoire, et le dialogue permanent entre les époques.
Parfois invisibles, souvent dissimulés dans la trame urbaine, les vestiges de Caesarodunum offrent à Tours ce supplément d’âme qui en fait une ville palimpseste – où chaque pierre, chaque ruelle, chaque cave vibre encore de souvenirs antiques. En prêtant attention aux détails, en s’arrêtant sur un pan de mur oublié ou en poussant la porte d’un musée, le passé s’invite dans le présent. Reste à s’en emparer… et à se laisser surprendre par l’inattendue Caesarodunum.