Voyage dans l’invisible : explorer les traces médiévales au cœur de Tours

Pourquoi l’architecture médiévale se fait discrète dans la ville d’aujourd’hui ?

À Tours, il suffit de marcher la tête levée, nez au vent, pour débusquer un détail qui perturbe la monotonie d’une façade : un tympan de porte inhabituel, une tour tronquée, ou même un mur borgne. Au fil des siècles, les vagues de reconstructions, les vicissitudes de l’histoire (épidémies, guerres, incendies et bombardements – notamment en 1940), mais aussi les modes architecturales, ont recouvert ou modifié une grande partie du patrimoine ancien. Si la ville est célèbre pour son cœur Renaissance, son passé médiéval reste donc, en apparence, plus discret, presque secret.

Pourtant, il survit partout, souvent mêlé à la modernité, parfois aplati sous les ravalements ou les vitrines contemporaines. Quelques fragments, véritables survivants, s’offrent encore à ceux que la curiosité anime. La chasse commence !

Identifier les témoins médiévaux : repères et conseils d’observation

  • Les pans de bois : Impossible de flâner rue du Grand Marché ou place Plumereau sans remarquer ces maisons à colombages caractéristiques. Elles datent, pour certaines, de la fin du XVe siècle – comme la célèbre Maison de Tristan l’Hermite (place Plumereau), reconnaissable à son encorbellement et ses poutres sculptées. En 2019, la ville recensait encore une quarantaine de ces maisons anciennes dans le secteur sauvegardé (source : Ville de Tours).
  • Les pierres à bossage : Recherchez les encadrements en pierre saillante (bossage) autour des fenêtres : technique typique de la fin du Moyen Âge. À observer, par exemple, rue du Change, sur les vestiges de l’ancien Hôtel des Trésoriers de Saint-Martin.
  • Les arcades et ouvertures ogivales : Les arches de la rue Colbert, partiellement englobées dans les bâtisses modernes, trahissent parfois la présence d’anciennes échoppes médiévales. Guettez aussi les fenêtres « jumelles » ou trilobées, et les linteaux sculptés.
  • Vestiges de murailles : Le grand public ignore souvent qu’une portion du mur gallo-romain (IVe siècle !) a été réutilisée au Moyen Âge comme fortification. On en devine encore des traces dans certains immeubles rues des Ursulines, des Trois-Écritoires ou encore dans la crypte de la cathédrale.

Cartographie des fragments médiévaux : flâneries et petites découvertes

Place de Châteauneuf et les oubliés de la basilique Saint-Martin

Avant la Révolution, le quartier Châteauneuf grouillait de pèlerins – l’ancienne basilique Saint-Martin, détruite en 1797, était l’un des plus grands édifices romans de France. Si l’imposante basilique néo-byzantine, reconstruite à la fin du XIXe siècle, domine aujourd’hui, le visiteur attentif trouve encore sur place des fragments médiévaux : pierres de fondation, portions de voûte dans la tour Charlemagne, ainsi que la Tour de l’Horloge (fin du XIIe siècle), qui servait de clocher à la basilique d’origine (source : Ville de Tours).

Rue Briçonnet : la rue aux mille facettes

Derrière ses allures discrètes, la rue Briçonnet conserve quelques perles :

  • La Maison du Croissant (n°37), datée de 1467, montre une façade pan de bois superbement conservée.
  • Des caves voûtées, souvent oubliées, subsistent sous plusieurs de ses immeubles : témoignages du vaste réseau médiéval de celliers et de salles basses.
  • De mystérieuses pierres sculptées, insérées dans les murs, racontent les réemplois médiévaux – dont une ancienne stèle funéraire romane, déplacée à la Révolution.

Hôtel Gouïn : une sorte de « palimpseste »

Si la façade Renaissance de l’Hôtel Gouïn attire les regards, c’est un monumental patchwork de pierres médiévales et modernes qui compose l’ensemble. Derrière la façade s’abritent les vestiges d’une demeure du XIIIe siècle, dont une partie du mur porteur et quelques ouvertures en arc brisé ont survécu aux bombardements et aux restaurations. L’Hôtel Gouïn reste un cas d’école d’architecture urbaine stratifiée (source : Centre d’Études Supérieures de la Renaissance).

Histoires de pierres et de vies : anecdotes et petites révélations

  • L’affichage paroissial gravé sur la maison Canoniale (rue de la Psalette) : Sur la façade, on peut encore lire, gravées dans la pierre, des instructions en latin destinées au clergé et aux paroissiens, attestant l’importance du site dès le Moyen Âge.
  • Un graffiti médiéval dans la tour Charlemagne : À l’intérieur, un graffiti (fleur de lys stylisée) a été relevé par l’archéologue Jean-Michel Delanghe lors d’une récente campagne de relevés en 2018, témoignage des visiteurs ou ouvriers passés au fil des siècles.
  • Les « passe-plat » mystérieux des échoppes du vieux Tours : Certaines maisons à pans de bois gardent, au rez-de-chaussée, d’étranges ouvertures en trapèze, vestiges de comptoirs à usage commercial, dont la forme changeait selon les corporations : poissonniers, bouchers ou orfèvres.

Le grand oublié : le mur gallo-romain recyclé par le Moyen Âge

La muraille antique, édifiée au IVe siècle pour protéger la cité contre les invasions barbares, a été largement réutilisée tout au long du Moyen Âge : sur ses fondations se sont greffées maisons, logis et échoppes. En 1861, l’archéologue Charles Loiseau dénombrait encore plus de 300 mètres intacts ; aujourd’hui, il n’en reste que 80. Ce mur, percé par endroits de baies en arc brisé ou de restes de chemins de ronde, est visible notamment rue des Ursulines, mais aussi en sous-sol lors de certaines visites guidées (voir : Ville de Tours). Un fascinant témoignage de la cohabitation des époques.

Quand la modernité protège le passé : chantiers, restaurations et défis du XXIe siècle

Préserver les traces médiévales, intimement mêlées au tissu urbain, relève souvent d’un jeu d’équilibriste. La ville de Tours a mis en place depuis 1973 une secteur sauvegardé classé : 126 hectares concernés, dont près de 228 immeubles inscrits ou classés au titre des Monuments Historiques (source : Direction Régionale des Affaires Culturelles, DRAC Centre). Plusieurs restaurations récentes témoignent de cette vigilance :

  • Restauration de la Maison du Croissant : ravalement des pans de bois, consolidation des caves du XVe siècle, ouverture à la visite lors des Journées du Patrimoine.
  • Campagne de restauration de la tour Charlemagne (2010-2015), avec découverte et consolidation de maçonneries médiévales inédites.
  • Valorisation numérique : la ville propose depuis 2021 des applications de découverte virtuelle, qui superposent les plans médiévaux et modernes pour révéler, in situ, les fragments anciens cachés (application « Tours Médiévale »).

Des passionnés à la manœuvre : artisans et guides en coulisse

Ce travail d’identification, de restauration et de transmission n’est possible que grâce à l’implication de professionnels passionnés. Côté ateliers, la Compagnie des Charpentiers et Maçons du Vieux Tours perpétue les gestes anciens, notamment lors du chantier de la Maison de Tristan l’Hermite (2016), où des techniques du XVe siècle ont été employées pour préserver le bois originel. Les guides-conférenciers et chercheurs du Centre d’Études Supérieures de la Renaissance enrichissent chaque année la connaissance de ces vestiges grâce à des inventaires participatifs et des publications accessibles au grand public. Pour aller plus loin :

  • Visitez avec un guide agréé lors des Visites Secrètes (programme ANTOURS 2024).
  • Ateliers d’initiation à la lecture des façades médiévales proposés par la Maison du Patrimoine (tous les mois, informations sur ville de Tours).
  • Rencontres avec artisans et restaurateurs de pierres lors des journées européennes du patrimoine.

Explorer plus avant : pistes pour curieux et amateurs de patrimoine

  • Carte interactive du vieux Tours sur patrimoine.tours.fr : pour repérer tous les sites médiévaux encore visibles ou en cours de fouille.
  • Publications de l’historien Philippe Ménard sur l’urbanisme médiéval tourangeau (édition La Simarre, 2021).
  • Dossiers pédagogiques de la DRAC Centre sur la restauration des maisons anciennes et conseils pour l’observation architecturale.

Regarder autour de soi avec de nouveaux yeux – c’est tout l’enjeu. À Tours, chaque coin de rue devient alors un livre d’histoire à ciel ouvert, ponctué de surprises pour les curieux, petits ou grands. Poursuivre l’aventure, c’est accepter que la ville conserve ses mystères à la faveur des pierres muettes… mais jamais invisibles. Bonne balade !