Voyage au fil des façades : le grand jeu de piste des détails oubliés à Tours

Un patrimoine discret : où se cachent les trésors ?

La richesse architecturale de Tours ne se limite pas à ses monuments phares. Les vraies perles se nichent souvent loin des grands axes et des circuits traditionnels : rues secondaires, hôtels particuliers oubliés, arrière-cours et passages confidentiels. Cette discrétion s’explique notamment par l’histoire mouvementée de la ville, marquée par de grands chantiers urbains – dont la construction du boulevard Béranger à la fin du XIXe siècle, qui a transformé le visage du centre historique (Source : Ville de Tours).

Quelques zones sont particulièrement propices à l’observation :

  • La rue Colbert et ses alentours : de nombreux immeubles Renaissance ou XVIIe révèlent encore des vestiges savamment intégrés aux façades réhabilitées.
  • Le quartier des Halles : ici, les encadrements de fenêtres révèlent parfois des marques de tailleurs de pierre, signes des artisans du passé.
  • Le secteur de l’avenue de Grammont : les immeubles Art déco, moins connus, arborent des ferronneries et bas-reliefs typiques des années 1920-1930.

Zoom sur les mascarons : visages espiègles, symboles cachés

Les mascarons, ces visages sculptés ornant portes et fenêtres, constituent l’une des signatures de Tours. Héritiers directs de la Renaissance et du Grand Siècle, ils font parfois sourire ou intriguent souvent ceux qui les repèrent. On en recense plusieurs centaines rien que dans la vieille ville, certains expressifs, d’autres plus énigmatiques.

Quartier Adresse emblématique Nature du décor
Rue de la Scellerie 23, 25 et 28 rue de la Scellerie Mascarons grotesques au-dessus des fenêtres
Rue Nationale Façades côté Pair Mascarons de style néoclassique
Place François Sicard Façade du musée des Beaux-Arts Visages mythologiques

Une fascinante anecdote sourcée par le service Patrimoine de la Ville : certaines figures du quartier Colbert auraient été inspirées de bourgeois locaux ou de notables du XVIe siècle, par jeu ou ironie ! Plus d’informations à retrouver dans « Patrimoine de Tours, façades en détails » édition 2019.

Inscriptions et marques lapidaires : signatures secrètes et messages codés

Sur les vieilles pierres de Tours, discrètes mais omniprésentes, les inscriptions lapidaires tissent un fil direct avec les bâtisseurs. Sous vos yeux, mais souvent ignorés :

  • Monogrammes de tailleurs de pierre (quartier Cathédrale, rue Jules Favre par exemple), parfois catalogués par les sociétés savantes locales (Société archéologique de Touraine).
  • Date gravée sur arc et linteau : certaines maisons de la rue Briçonnet affichent des années antérieures au Grand Incendie du XVIe siècle.
  • Inscriptions commémoratives ou dédicaces religieuses, notamment rue des Trois-Écritoires ou autour de l’église Saint-Julien.

Fun fact : Rue Colbert, au n°36, un linteau conserve la mystérieuse inscription « Ave Gratia Plena » (référence mariale), datée de 1532.

Mélange des styles : Tours, laboratoire d’architecture éclectique

L’œil attentif remarquera une étonnante superposition de styles sur certaines façades tourangelles. Les restaurations du XIXe siècle (sous Charles Duchêne, architecte de la Ville) n’hésitent pas à réutiliser des portails Renaissance dans des immeubles néoclassiques, voire à juxtaposer colombages médiévaux et vitraux Art nouveau. Un exemple frappant rue Constantine, où des sculptures gothiques secondaires voisinent des ferronneries typiques de la Belle Époque.

  • Façade de l’Hôtel de Ville : Mélange d’influences Renaissance, Louis XIII et Beaux-Arts, avec gargouilles animalières peu visibles depuis la rue (source : Ville de Tours).
  • Maisons à encorbellement et vitraux modernes : notamment place Foire-le-Roi, une maison restaurée fait cohabiter des pans de bois anciens et un vitrail réalisé par le célèbre atelier Loire en 1979.

Portes et heurtoirs : les petits objets qui racontent tout

Qui se penche sur les perrons tourangeaux découvrira tout un petit peuple de détails : heurtoirs anthropomorphes, têtes de lions battues par les ans, ou encore initiales forgées sur les portes d’échoppes historiques. Certains heurtoirs, datés de la fin du XVIIIe siècle, sont exceptionnels : sur près de 200 portes relevées en centre-ville, une cinquantaine présentent des motifs uniques, répertoriés partiellement lors d’une étude municipale en 2017 (source : Ville de Tours, Service Patrimoine).

Parmi les incontournables :

  • Porte du 6 rue Briçonnet : heurtoir en forme de main de femme, traditionnel symbole d’accueil.
  • Rue du Change, n°14 : bague de lion, vraisemblablement d'origine anglaise, souvenir d’un commerce du XIXe siècle.
  • Rue du Grand Marché, à proximité du passage du Cœur Navré : heurtoir en tête de bouc, unique en ville.

Balcons et ferronneries : l’art du détail dans la ville haussmannienne

On oublie trop souvent que le “nouveau Tours” du XIXe siècle (après l’arrivée du chemin de fer en 1846) fut un terrain expérimental pour les ferronniers locaux. Les balcons moulurés de la rue Nationale ou du boulevard Heurteloup regorgent de motifs végétaux, de palmettes, de trilobes et monogrammes. Certains balcons du boulevard Heurteloup, par exemple, portent encore le chiffre « RF » en l’honneur de la Troisième République, une rareté nationale (Architectural Heritage France).

  • Rue Marceau, n°17, remarquable balcon signature de l’atelier tourangeau Serrurerie Fournier, acte daté de 1911.
  • Façade de l’Office de Tourisme (rue Bernard Palissy), avec ses prouesses de ferronnerie signées Henri Clément, incarnant l’Art déco local.

Les secrets d’experts : guides, artisans et passionnés nous livrent leurs coups de cœur

Pour aller plus loin, quoi de mieux que de partager quelques regards d’initiés ?

  • Gaëlle, guide-conférencière : “Nombreux s’étonnent de la façade du 4 rue Rapin, une des rares maisons possédant encore un ‘œil de bœuf’ Renaissance en parfait état. On n’en trouve que trois conservés à Tours.”
  • Marc, ferronnier : “La grille du 18 rue de la Victoire est une œuvre d’art à part entière. Les volutes en forme de vignes rendent hommage à la tradition viticole locale, un clin d’œil unique à la Touraine.”
  • Claire, architecte du patrimoine : “Sur la façade du 9 rue de la Victoire, les ancres métalliques en X rappellent les techniques anti-effondrement des années 1860. Peu visibles, mais cruciales dans l’histoire de la stabilité urbaine.”

Redécouvrir le quotidien : la fabrique d’une ville à hauteur d’homme

Percevoir ces détails, c’est apprendre à regarder Tours autrement. Les façades, souvent silencieuses, s’adressent à ceux qui prennent le temps. Contrairement à certaines villes figées dans une image carte postale, le patrimoine tourangeau se dévoile par fragments, par surprises – et c’est là tout le plaisir de la promenade urbaine.

La prochaine fois que vous passerez rue Colbert, place de la Résistance ou devant une échoppe de la rue Nationale, laissez-vous tenter : arrêtez-vous, cherchez un mascaron, une signature oubliée, un balcon ciselé… La mémoire de Tours s’écrit autant dans le minuscule que dans le monumental. Et, qui sait ? Peut-être serez-vous, vous aussi, l’auteur d’une nouvelle découverte sur cet incroyable terrain de jeu architectural.

  • Pour aller plus loin : la page Patrimoine de la Ville de Tours recense de nombreux détails par rue et par période.
  • Un ouvrage incontournable : “Façades et détails d’architectures à Tours”, Société Archéologique de Touraine, 2018.
  • Le site de la DRAC Centre-Val de Loire propose aussi de belles pistes pour explorer le patrimoine discret de la région.