Et si Velpeau révélait l’autre visage du XIXe siècle tourangeau ?

L’urbanisation de Velpeau – Petite histoire d’un grand tournant

Né d’annexions successives, Velpeau ne fait partie du territoire urbain tourangeau que depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Jusqu’alors, ces terres se partageaient entre vergers, cultures vivrières, champs alentours et quelques chemins rustiques menant vers Saint-Pierre-des-Corps, sur la route de Paris. Tout change après 1846, année clé pour Tours et la France entière, avec l’arrivée du chemin de fer.

La gare s’installe au sud des actuelles Halles, favorisant la croissance rapide du quartier Velpeau sur les anciennes "prés de Saint-Paul". Le découpage parcellaire débute dès les années 1850–1860, porté par la nécessité de loger les cheminots et ouvriers de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans. Ces modifications sont subites, mais s’organisent selon des logiques qui façonnent la physionomie du quartier jusqu’à nos jours.

  • En 1860, Velpeau n’est qu’un modeste faubourg : 1 200 habitants répartis en quelques rues d’habitations basses.
  • En 1900, le quartier en compte déjà plus de 6 500, soit une multiplication par 5 en quarante ans (chiffres INSEE).

Les maisons de faubourg – Modestes mais éloquentes

Impossible de traverser certaines rues du quartier, comme la rue Michel Colombe ou la rue Mirabeau, sans remarquer les modestes et charmantes maisons basses qui enserrent petites cours ou jardins. Leur histoire coïncide avec la montée rapide d’une classe ouvrière et artisanale, mais aussi avec l’essor d’une petite bourgeoisie railleuse du centre-ville.

  • Ces maisons sont construites en moellons recouverts de crépi, ornées parfois de briques, peu coûteuses mais solides.
  • La composition est simple : 3 à 5 pièces au maximum, rare étage, parfois une dépendance ou une petite remise à l’arrière.
  • Leur véritable particularité : des lucarnes ou "œil-de-bœuf" donnant sur rue, rarement conservées de nos jours.

Ici se lit en creux le récit de la migration ouvrière : cheminots, tonneliers, épiciers et blanchisseuses y prennent racine. Cette "typologie Velpeau" a inspiré plus tard l’habitat social des faubourgs de Tours entre 1880 et 1940 (cf. Étude Inventaire du patrimoine commun de Tours - Région Centre, DRAC).

Écoles et établissements publics : Naissance d’un service urbain moderne

Les bâtisses scolaires du quartier Velpeau, fondues dans le tissu urbain, constituent l’un des plus précieux héritages du développement de la ville au XIXe siècle. Dès 1885, la loi Ferry rendant l’école obligatoire, la municipalité doit accueillir un nombre d’enfants sans cesse croissant.

  • École primaire Velpeau (en partie visible au 34, avenue de Grammont) : Construite en 1887, elle se distingue par ses façades de brique et de pierre et ses hauts plafonds, modèles d’architecture scolaire républicaine inspirés de Paul Abadie.
  • Les écoles accueillent rapidement plus de 400 élèves chacune, révélant l’urgence de l’urbanisation (source : Archives municipales de Tours).
  • On note la présence d’anciennes salles de classes doublées en dortoirs dès la fin du XIXe siècle, lors des vagues de migration venues de l’Indre-et-Loire.

Situées à la croisée des axes principaux, ces établissements sont conçus pour être des pôles de vie et de socialisation : murs épais, vastes cours de récréation, préaux couverts, tous pensés pour une urbanité nouvelle et, finalement, la sédentarisation d’une population jusqu’alors mouvante.

Édifices industriels : les fantômes d’un autre Velpeau

Velpeau fut également le théâtre d’une activité industrielle discrète, mais florissante : brasseries, ateliers métallurgiques, puis petites imprimeries bâtissent l’ossature économique du quartier. Aujourd’hui, ces édifices sont rarement identifiés, car masqués par les transformations du XXe siècle.

  • L’ancienne Brasserie de la rue Mirabeau : Édifiée en 1860, elle officia pendant plus de cinquante ans avant d’être reconvertie en logements. Aire centrale, murs de pierre épais, caves profondes pour les réserves de fermentation, elle fut un cœur battant du quartier.
  • Les ateliers Foulon (route de Paris) : Dévolus à la serrurerie et à la fabrication de petits matériels ferroviaires, ils illustrent la polyvalence industrielle de Velpeau. Peu visibles aujourd’hui, leurs portails de fonte et certains bâtiments annexes témoignent encore de cet âge de fer.
  • De petites imprimeries et ateliers de reliure avaient également pignon sur rue jusqu’aux années 1920 (cf. Étude I. Guillot, "Patrimoines industriels oubliés de Tours").

Nombre de ces sites industriels ont été englobés dans des ensembles modernes, mais le promeneur attentif repérera parfois, dans l’angle d’un jardin ou derrière une grille, ces murs singuliers, aux linteaux surdimensionnés ou aux ouvertures voûtées.

Demeures bourgeoises et ‘folies’ : des témoins précieux d’ambitions sociales

Moins connues du grand public, plusieurs demeures bourgeoises et "folies" du XIXe siècle constellent la topographie du quartier Velpeau, cachées derrière grilles en fer forgé.

  • Sur la rue Paul Bert, une série de maisons de maître (n°15–23) ont été construites à partir de 1875. Façades symétriques, décorations de tuffeau, balcons de fonte, tourelles d’angle, elles incarnent la réussite des entrepreneurs cheminots ou commerçants enrichis par l’essor du rail.
  • Aux abords de la place Velpeau, subsistent de petites “folies” de la Belle Époque, aux façades éclectiques, que l’on peut reconnaître à leurs frontons en céramique émaillée ou à leurs verrières colorées.
  • Certains jardins sont restés vastes, ceintes de hauts murs, rappelant le temps où cultiver fruits et fleurs pour la maison était un marqueur de classe.

Bien moins imposantes que les hôtels particuliers du boulevard Heurteloup, ces constructions témoignent néanmoins des nouvelles conquêtes sociales à l’œuvre au XIXe siècle, où la bourgeoisie investit les marges pour "respirer" loin du centre-ville.

L’église Saint-Paul : Un emblème spirituel et structurant

Il serait dommage de passer sous silence la première église Saint-Paul, bâtie en 1865 grâce à la générosité de ses paroissiens essentiellement cheminots et ouvriers. Simple édifice de plan basilical, sans la démesure des grands sanctuaires du centre, mais marquant la sédentarisation des classes populaires.

  • La cloche, baptisée Marie-Virginie, fut fondue grâce à un financement participatif ante litteram, un fait assez rare à l’époque.
  • La chapelle originelle fut détruite en 1940, mais son souvenir subsiste dans la mémoire du quartier et quelques photographies conservées aux archives municipales.

L’édification d’une paroisse, point d’ancrage pour les familles, scelle la mue d’un quartier paysan vers une vraie vie de faubourg urbain.

Comment observer l’héritage oublié : petits conseils pour curieux

  • Déguster un café en terrasse place Velpeau, puis partir à pied en zigzagant entre la rue Lakanal, la rue de Boisdenier ou la rue Marceau : c’est là que l’on repère le mieux la juxtaposition de maisons anciennes, de bâtiments scolaires et d’anciens ateliers.
  • Observer les détails : certains encadrements en brique, portes cochères massives et balcons en fonte laissent deviner l’histoire industrielle ou bourgeoise originelle.
  • Discuter avec les habitants : bien souvent, les familles conservent et transmettent une histoire orale sur la destination première de telle ou telle bâtisse.

La métamorphose sous les pavés : pour un autre regard sur Velpeau

Dans le quartier Velpeau, l’histoire du XIXe siècle ne s’affiche pas en monuments spectaculaires, mais se dévoile dans la trame quotidienne de ses rues, modestes ou inattendues. Si nombre de ces édifices restent inaperçus, ils sont pourtant essentiels pour comprendre la morphologie de Tours et l’essor de sa diagonale ouvrière et bourgeoise.

Leur préservation, parfois discrète mais opiniâtre, permet d’offrir aux visiteurs curieux (et aux habitants attentifs) un récit différent de la ville, loin des clichés, bien ancré dans la réalité tourangelle d’hier – et riche d’enseignements pour penser la ville de demain.

  • À découvrir également : la carte interactive du patrimoine tourangeau proposée par la ville de Tours.
  • Pour approfondir, une lecture indispensable : "Patrimoines naturels et urbains de Tours" – Edition Région Centre-Val de Loire.