Tours côté usines : vestiges, histoires et renaissances inattendues

Aux origines : Tours, une ville manufacturière pas comme les autres

Longtemps associée à la douceur de la Loire et aux fastes de la Renaissance, Tours cache pourtant un chapitre moins connu : celui de son passé industriel. Au XIXe siècle, le paysage urbain vibrait au rythme des sifflets d’usine, du martèlement des ateliers et des convois de marchandises. Le grand public ignore souvent que Tours fut l’une des cités les plus dynamiques de l’Ouest industriel français, aux côtés de Nantes ou Angers.

La cité tourangelle s’est illustrée dans l’imprimerie, la confection textile, la tannerie, la métallurgie, sans oublier l’ingéniosité d’une multitude de petites manufactures familiales. Ces activités, porteuses d’emplois et d’innovations, ont profondément marqué la géographie et l’identité de certains quartiers. Si beaucoup d’usines ont fermé leurs portes, leurs bâtiments – vastes entrepôts en brique, hauts sheds à lumière zénithale, halles monumentales – continuent de témoigner d’une histoire urbaine palpitante et souvent inattendue.

Entrepôts d’hier, lieux de vie d’aujourd’hui : inventaire vivant du patrimoine industriel tourangeau

Quelques adresses emblématiques révèlent ce passé industriel, parfois sous vos yeux sans que vous le réalisiez ! Voici quelques sites phares, dont la silhouette fait écho à des décennies de travail, d’effervescence et d’aventure ouvrière.

1. Les Grands Moulins de Tours : du blé à la culture urbaine

  • Localisation : Quartier Febvotte – 49 rue du Rempart
  • Période d’activité : 1922-1984

L’imposante façade Art déco des Grands Moulins, avec ses moulures et ses frises, se dresse fièrement face à la voie ferrée. Inaugurée dans l’entre-deux-guerres grâce à la famille Grandin, l’usine pouvait moudre jusqu’à 250 tonnes de blé par jour ! Le bâtiment résiste aux bombardements de 1940, alimente la population puis périclite dans les années 80.

Aujourd’hui, les Grands Moulins abritent une résidence étudiante et des espaces d’activités. En flânant autour, on repère les anciennes entrées de livraison et les rails encastrés, authentiques cicatrices de son passé industriel. Pour en savoir plus : Reconversions : Grands Moulins de Tours (Aurora)

2. La Manufacture des Tabacs : quand la nicotine faisait tourner Tours

  • Localisation : Quartier Lamartine – boulevard Preuilly
  • Période d’activité : 1843-1982

Edifiée à partir de 1843 sur l’ancien Couvent des Cordeliers, cette manufacture devient le plus grand employeur de la ville pendant plus d’un siècle, accueillant jusqu’à 1 500 ouvriers, dont une majorité de femmes surnommées « les cigarières ». Le bâtiment en brique orangée, typique du XIXe siècle, est classé Monument Historique.

Longtemps laissée en friche, la Manufacture a connu plusieurs reconversions dont l’installation de salles de sport, d’entreprises du numérique, d’une pépinière d’entreprises et d’espaces de gastronomie (notamment « La Fabrique à Manger »). Un vrai laboratoire d’initiatives culturelles ! Plus d’informations : France 3 Régions - La Manufacture de Tabacs à Tours

3. Les anciennes usines Mathar (peignage de laine) : la mémoire ouvrière du quartier des Deux-Lions

  • Localisation : Quartier des Deux-Lions – avenue André-Malraux
  • Période d’activité : 1895-1981

Créées par Alfred Mathar, ces usines donnaient du travail à 400 personnes au tournant du XXe siècle. Le complexe a abrité différents ateliers de peignage de laine, teinturerie et filature. Avec la crise du textile, l’activité décroît puis s’arrête, entraînant la fermeture définitive en 1981.

Aujourd’hui, les édifices conservés sont repérables à leurs murs de briques et à leurs sheds (toitures à lanterneaux), signatures architecturales de l’industrie textile. Certains hangars servent à des entreprises et associations locales, tandis qu’une partie attend une nouvelle vie dans la réhabilitation urbaine.

Pour découvrir l’anecdote : lors du démontage, d’anciens fils de laine colorée ont été retrouvés coincés dans les interstices des briques, témoignant de l’intensité de l’activité passée !

4. L’ancienne Tannerie Gillet : du cuir à la mémoire urbaine

  • Localisation : Quai Paul-Bert
  • Période d’activité : 1820-1954

Installée sur les rives du Cher, la Tannerie Gillet a connu divers agrandissements au fil du XIXe siècle, jusqu’à occuper près de 8 000 m² de surface bâtie. On y produisait principalement du cuir pour la sellerie et la maroquinerie, dans une atmosphère saturée d’odeurs – inoubliable, selon les anciens du quartier !

Fermée dans les années 1950 suite au déclin du cuir en France, la tannerie a été démolie en partie mais certains bâtiments subsistent, aujourd’hui reconvertis en ateliers d’artistes et espaces polyvalents. En hiver, quand la brume monte sur le Cher, on aperçoit encore l’ombre de ces murs rouges sur les bords du fleuve.

Source : Archives municipales de Tours

Carte postale : le port industriel, la gare et les entrepôts disparus

L’histoire industrielle de Tours ne se limite pas à ses usines les plus visibles. Le port (aujourd’hui disparu) et la gare de Tours étaient de véritables hubs logistiques dès la fin du XIXe siècle.

  • Le port de Tours : Situé à l’emplacement de l’actuelle place Anatole-France, il était bordé d’entrepôts à grains, vignerons et tonneliers. Jusqu’en 1909, il accueille les gabares remontant et descendant la Loire. Après la crue de 1856 qui noie jusqu’à 11 000 maisons, la ville accélère ses travaux de remblai et de modernisation, transformant radicalement la configuration du centre et condamnant définitivement la navigation industrielle (source : Musée de l'Histoire de Tours).
  • La gare et les entrepôts SNCF : Édifiée en 1898, l’actuelle gare de Tours est entourée durant des décennies d’immenses entrepôts de messagerie, d’ateliers de réparation ferroviaire et de hangars à charbons. Certains de ces vastes entrepôts existent encore, camouflés dans les arrières de la gare, où ils servent désormais de réserves ou d’ateliers pour les compagnies ferroviaires.

Des lieux en pleine métamorphose : quand patrimoine industriel rime avec créativité

Ce qui frappe à Tours, c’est la vitalité des nouveaux usages. Loin de figer ces témoins industriels dans la nostalgie, la ville les réinvente : incubateurs d’entreprises, tiers-lieux, galeries d’art, espaces évènementiels… Certains sites, autrefois dédiés à la production de masse, servent désormais de tremplins à l’innovation.

Quelques exemples de reconversions audacieuses

  • La Fabrique de l’Industrie (quartier Saint-Pierre-des-Corps) : Ancien complexe métallurgique, transformé en espace événementiel, atelier d'artistes et de coworking.
  • L’ancienne Halle Pajot : D’abord manufacture en bois puis imprimerie, elle accueille aujourd’hui des foires et marchés lors d’évènements exceptionnels.
  • Les Frigos : Entrepôts frigorifiques destinés au stockage alimentaire, reconvertis en espaces alternatifs où se côtoient collectifs, concerts et ateliers.

La ville, en lien avec des associations comme Patrimoine Industriel Centre, encourage la sauvegarde d’éléments remarquables : poutres métalliques rivetées, inscriptions sur les murets, vieilles sirènes d’alarme, horloges d’atelier… Ces détails, parfois invisibles pour le promeneur, racontent mille petites histoires.

Entre balade urbaine et mémoire collective : explorer Tours à la (re)découverte de son industrie

Vous souhaitez apprivoiser cette facette cachée de Tours ? Plusieurs options :

  • Circuit libre : Déambulez dans les quartiers Febvotte, Lamartine, Paul-Bert ou du Sanitas. Ouvrez l’œil sur les façades de brique et de pierre, les enseignes effacées, les hautes cheminées ou les rails encastrés au sol.
  • Visites guidées thématiques : L’office de tourisme de Tours et les associations patrimoniales proposent parfois des balades inédites sur le thème industriel au fil de l’année (programme à consulter régulièrement).
  • Ressources :

S’arrêter devant ces bâtisses un peu brutes, c’est porter un regard différent sur la ville : imaginer les bruits des machines, l’odeur âcre du charbon, les allées et venues des ouvriers, les petits commerces qui vivaient à leur contact. Quelques habitants n’hésitent pas à raconter leurs souvenirs, comme Lina, croisée boulevard Preuilly : « Petite, je passais devant ‘la Manu’, il y avait une odeur de tabac et de cuir, les femmes sortaient discuter, c’était tout un monde ! ».

Regards vers l’avenir : pourquoi ces lieux fascinent toujours

Les anciens entrepôts et manufactures de Tours fascinent, autant par leur architecture que par les récits enfouis dans leurs murs. Ils forment un contrepoint saisissant au patrimoine Renaissance et invitent à repenser la ville comme une mosaïque d’époques et de métiers.

Leur reconversion, loin d’être anecdotique, symbolise la capacité d’adaptation de la ville et la créativité de ses habitants. Visiter ou simplement prêter attention à ces vestiges, c’est s’ouvrir à des histoires inattendues, se laisser surprendre et, peut-être, rêver à de nouveaux usages – encore à inventer.

Envie d’une exploration originale ? Certains collectifs comme Patrimoine Industriel Centre proposent des ateliers, expositions ou projets collaboratifs derrières ces murs pas tout à fait comme les autres. L’occasion parfaite de redécouvrir Tours… là où l’on ne l’attend pas !