Sur les traces des moulins et lavoirs des bords de Loire et du Cher : secrets du patrimoine oublié

Redécouvrir le Tours fluvial, au rythme des anciens moulins et lavoirs

Le promeneur d’aujourd’hui croise la Loire ou le Cher comme on longe une frontière paisible. Pourtant, voici quelques siècles, ces rivières nourrissaient d’autres vies, plus affairées, plus bruyantes aussi : celles des moulins et lavoirs. Combien sont-ils à subsister dans le paysage tourangeau, camouflés derrière quelques saules, intégrés dans une habitation bourgeoise ou dévoilés dans leur état d’origine ? Leurs silhouettes discrètes murmurent des fragments d’histoire. Voici l’inventaire (presque) inattendu de ces témoins d’une époque où l’eau faisait tourner le grain et où la lessive, loin d’être tâche ménagère honteuse, rythmait la vie collective.

Le temps des moulins le long de la Loire et du Cher : un âge d’or oublié

En Touraine, la concentration de cours d’eau a fait de la région un véritable paradis à moulins, comme l’écrit Gilles Ruffié dans Moulins et Meuniers sur la Loire. Avant la Révolution, on en recensait près de 250 rien que sur le Cher entre Montrichard et Tours. Sur la Loire, on en comptait une trentaine aux abords immédiats de la ville. La plupart s’égrenaient au fil de l’eau, bâtis sur des îles ou flottants sur des bateaux-moulins.

  • Le moulin sur pilotis : souvent construit au milieu du fleuve, ou sur ses bras morts, il permettait de profiter du courant pour actionner ses roues à aubes.
  • Le moulin-bateau (ou moulin scourtin) : un embarquement sur barques amarrées, que l’on déplaçait au fil du fleuve selon la hauteur des eaux.

Mais avec la mécanisation et l’évolution des modes de transport, ce patrimoine est peu à peu tombé dans l’oubli. Démantèlement, crues, modernisation : beaucoup n’ont laissé, aujourd’hui, que des vestiges ou de simples toponymes. Pour ceux qui subsistent, la ville de Tours (et ses alentours) cache bien des surprises.

Quels moulins subsistent ? Petit guide pour œil attentif

Certains de ces moulins ne se livrent plus qu’en ruines, mais d’autres se laissent découvrir au fil de balades presque buissonnières. Petit florilège, d’est en ouest, de la Loire au Cher :

  • Le moulin de Pont-aux-Oies (La Riche) :
    • Situé à l’emplacement du confluent de la Loire et du Cher, le moulin de Pont-aux-Oies exploitait la force motrice des deux rivières. Aujourd’hui disparu, il donne son nom à une rue mais des vestiges sont encore visibles depuis le chemin du même nom (source : Archives municipales de Tours).
  • Le moulin Sainte-Anne (île Simon, Tours) :
    • Bâti en 1776, ce moulin typique, jadis accompagné d’un moulin-bateau, n’existe plus, mais sa maison du meunier, elle, subsiste, intégrée à l’école Saint-Grégoire à Tours nord.
  • Le moulin Saint-Julien (Tours) :
    • C’était l’un des plus productifs, servant aussi bien à la farine qu’aux huiles. Aujourd’hui, n’en restent que quelques pierres à la pointe ouest de l’île Aucard. Conseil de balade : accéder à la presqu’île et observer à marée basse les soubassements de pierres, dissimulés sous la végétation.
  • Le moulin des Ponts-de-Cé (Monts, rive sud du Cher) :
    • Celui-ci témoigne de l’importance des moulins à Tan du XVIIe siècle qui servaient à broyer l’écorce de chêne pour les tanneries florissantes au sud de Tours. Aujourd’hui totalement reconverti, il n’en reste que les murs épais et la mémoire orale des habitants.
  • Le moulin de Ballan (Ballan-Miré, Cher) :
    • Sublime bâtisse du XVe siècle, restaurée en habitation privée. Visible de l’extérieur principalement au printemps, lors des balades littéraires organisées par la commune.

Moulins et patrimoine industriel : entre mythe et reconversion

Beaucoup de ces moulins n’existent plus que sous forme de pierre remployée ou d’histoires transmises de génération en génération, mais certains trouvent une nouvelle vie. Le moulin de Ballan, restauré en logement, ou celui de Sainte-Anne, réaffecté à un usage scolaire, prouvent que le patrimoine meunier peut renaître loin de sa vocation première. D’autres, comme à Rochecorbon ou à Savonnières, ont été transformés en restaurants, chambres d’hôtes ou gîtes fluviaux.

Les lavoirs : quand la lessive était spectacle public

Davantage de traces visibles nous restent des lavoirs, ces architectures du quotidien inexorablement liées à la féminité et à la sociabilité d’un quartier. Saviez-vous qu’à la fin du XIXe siècle, Tours comptait plus de 35 lavoirs publics en bord de Loire et près de 20 en bord du Cher ? L’hygiène bourgeoise, l’affirmation de l’espace public, la réglementation du lavage : tout converge pour faire du lavoir une figure essentielle des faubourgs (source : Archives municipales).

Si certains ont totalement disparu de la ville, d’autres font aujourd’hui figure de petits trésors patrimoniaux, voire d’écrins à ciel ouvert au cœur de la nature.

  • Le lavoir de Saint-Symphorien (Tours nord, bords de Loire) :
    • Installé à la fin du XIXe siècle, restauré récemment, il est l’un des rares exemplaires publics restants. Son plancher flottant et ses grandes poutres offrent une vue poétique sur la Loire, particulièrement à la belle saison.
  • Le lavoir du quartier Giraudeau (Tours sud, bords du Cher) :
    • Il a servi jusque dans les années 1960. Sa structure en zinc et bois, typique d’une époque où la lessive était collective, fait aujourd’hui l’objet d’un projet de restauration par la ville.
  • Lavoir de Savonnières (Cher, à 10 km de Tours) :
    • Magnifique exemple rural, au cœur du village de Savonnières. Accessible aux promeneurs, il est souvent fleuri par les habitants.
  • Lavoir de la Riche, près du pont de Saint-Cosme :
    • Datant de 1896, il combine une architecture élégante, avec colonnes de fonte, et une superbe perspective sur les bras du Cher.

Les usages inattendus des lavoirs d’hier à aujourd’hui

  • Certains lavoirs ont été transformés en espaces d’exposition éphémère lors d’événements culturels (Festival des Jardins par exemple).
  • D’autres servent de points de départ à des parcours artistiques ou d’éducation à l’environnement (ateliers pour enfants sur l’eau et la biodiversité portés par la métropole).

Parcours pédestres et cyclistes : explorer à votre rythme

Que vous soyez amateur de balades, passionné de photographie ou simple curieux du patrimoine, voici quelques conseils pratiques et points de départ pour explorer ces (anciens) moulins et lavoirs :

  • Parcours Loire à vélo : Plusieurs panneaux d’interprétation jalonnent la promenade entre l’île Simon et Rochecorbon et évoquent les moulins disparus ou transformés. N’hésitez pas à faire halte à la passerelle Saint-Symphorien pour observer la vue panoramique sur les vestiges des moulins flottants.
  • Sentier découverte du Cher : À Ballan-Miré et Savonnières, un itinéraire piétonnier longe plusieurs anciens points d’eau, lavoirs, et offre un aperçu de moulins convertis en fermes locales.
  • Visites guidées thématiques : L’Office du Tourisme de Tours propose chaque été des balades contées sur l’histoire des lavoirs et des moulins, ponctuées d’anecdotes et d’arrêts gourmands auprès de producteurs locaux (tours-tourisme.fr).

Anecdotes, légendes et petites histoires d’eau douce

  • Les rixes de lavandières : On raconte, dans les archives du XIXe siècle, que les lavoirs publics étaient de véritables scènes de théâtre vivant, et que la concurrence pour les meilleures places engendrait parfois disputes et rivalités, surtout lors des “grandes lessives” de printemps.
  • Légende du meunier fou : Près de l’ancien moulin de l’île Boiteau, une rumeur locale persistait selon laquelle le meunier, ruiné par la crue de 1856, aurait abandonné le moulin qui s’effondra sur lui lors d’une nuit de tempête… Les vestiges de ses fondations se devinent encore à marée basse.
  • Bataille pour la sauvegarde du lavoir de Saint-Symphorien : Dans les années 1980, des habitants passionnés se sont opposés à la démolition, débouchant sur l’une des premières opérations de restauration bénévole d’un patrimoine rural en Touraine.

Un patrimoine à préserver… et à vivre

Loin d’être de simples décors, moulins et lavoirs témoignent d’un rapport intime à la Loire et au Cher. Ils invitent à questionner la manière dont la ville s’est construite – et continue de se transformer – autour du fil de l’eau. En arpentant ces chemins du « petit patrimoine », on s’ouvre à une autre lecture de Tours, entre mémoire collective et envies de poésie buissonnière. Pour toute balade, gardez l’œil, le bon, celui du flâneur curieux : derrière chaque pierre, chaque nom de rue, se cache une histoire qui ne demande qu’à être racontée… ou redécouverte.

Sources :

  • Archives municipales de Tours : https://archives.tours.fr/
  • Gilles Ruffié – Moulins et Meuniers sur la Loire, La Simarre, 2012
  • Office de Tourisme de Tours : https://www.tours-tourisme.fr/